Médiacratie et médiocratie : misère de la presse
Du 11 au 14 juillet 2006, à l’occasion d’un séminaire organisé sous les auspices de l’Union nationale des Journalistes de Côte d’Ivoire (UNJCI), les patrons de presse ont procédé à l’état des lieux des entreprises de presse. Leur diagnostic a été tranchant : le secteur est sinistré et traverse une crise sans précédent.
Que valait un tel constat non étayé de chiffres ? Pas grand-chose ! Comme par enchantement, avant la fin de ce séminaire, le Conseil national de
Dans un communiqué publié en pleine page, le Groupement des Editeurs de Presse de Côte d’Ivoire (GEPCI) confirme ce diagnostic réalisé au scalpel : « La presse est en ruine. Elle est déstabilisée par les contingences financières. Peut-elle valablement, dans un tel contexte accompagner la transition et le processus de paix en Côte d’Ivoire ? La communauté internationale ainsi que les acteurs politiques nationaux ne manquent aucun forum pour appeler les journaux à faciliter le processus de paix en faisant preuve de responsabilité dans le traitement de l’information. Véritable bouc émissaire, la presse est régulièrement interpellée par les différents sommets internationaux sur la crise ivoirienne. La presse écrite est consciente de sa part de responsabilité dans le retour de la paix. Mais comment y parvenir lorsque la profession traverse une crise sans précédent ? »
Selon le GEPCI, entre 2001 et 2005, la presse écrite dans son ensemble a connu une baisse de diffusion de 25 % quand le nombre de lecteurs a chuté de 40 % au cours du premier semestre de l’année 2006. Afin de redresser la situation, le GEPCI propose un plan d’urgence en six points : la mise en place impérative du fonds de développement et de soutien de la presse ; la distribution de la presse sur l’ensemble du territoire ; la signature d’un moratoire fiscal et douanier ; la définition en urgence d’un statut social pour les journalistes ; l’attribution de la carte d’identité de journaliste professionnel ; et l’application de la convention collective annexe des journalistes.
Quelles sont les causes de ce marasme qui sévit dans le secteur de la presse ivoirienne ? Le GEPCI est presque silencieux sur la question. A tout le moins, il a indirectement invoqué le fait que la presse ne se distribue qu’en zone gouvernementale. Ce qui reste d’ailleurs à prouver, en ce qui concerne certains quotidiens. Et c’est dommage que le CNP n’ait pas engagé des investigations à toutes fins utiles. Ainsi, d’une façon générale, le GEPCI ne justifie pas objectivement la sinistrose qui gangrène la presse ivoirienne. Il convient de le faire à sa place.
L’Article XI de
Dans « Journal parlé » un livre à recommander paru chez Stock en 1977, le journaliste Julien Besançon écrit : « Nous (NDLR : les journalistes) ne sommes que des vecteurs, des transmetteurs d’information. Nous transportons des messages comme des pipelines transportent du pétrole. On ne demande pas à un pipeline s’il est favorable au roi Fayçal d’Arabie Saoudite ». Plus loin il ajoute : « le bâtonnier des avocats est recruté par les avocats, la médecine est enseignée par des médecins, le président de la chambre des notaires est notaire. Or beaucoup de patrons de presse ne sont pas des journalistes, et la plupart des journalistes n’ont aucune capacité pour diriger une entreprise. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner si l’instabilité professionnelle nous tient lieu de carrière ». Cette réflexion faite il y a vingt neuf ans, campe à merveille la situation de la presse ivoirienne.
Il ne faut point perdre de vue que la véritable médiacratie ne peut s’exercer que dans l’indépendance. Alors que ce sont la prospérité et des règles d’éthique qui font l’indépendance d’un journal. Et pourtant, un journal ne peut jouir d’une aisance économico-financière et voguer à grandes voiles que s’il propose des informations de qualité. Hélas pour la presse ivoirienne, la quête de l’information de qualité se fait non seulement avec des moyens financiers conséquents, mais aussi par des hommes et des femmes qui ont appris à le faire. Tous ces rédacteurs recrutés sur les campus universitaires, ont-ils l’humilité d’apprendre à collecter l’information et à écrire comme les journalistes diplômés des écoles spécialisées ? Or la bonne santé économique d’une entreprise de presse procède avant tout des effets induits du savoir faire des journalistes, du sérieux et de l’honnêteté dont ils font preuve dans l’accomplissement de leur travail. Les fonds d’aide et autres ne venant qu’en complément. Les annonceurs sont très regardants sur ces considérations, outre la ligne éditoriale. Alors qu’un journal se vend deux fois : une fois aux annonceurs et une seconde fois aux lecteurs (…)
Au total, on doit reconnaître qu’en Côte d’ivoire, il est existe une médiacratie ternie par une médiocratie déplorée par tous, y compris par les journalistes eux-mêmes. Cette médiocratie a complètement érodé notre crédit. L’on nous rend responsables de beaucoup de choses, notamment de la situation difficile que traverse le pays depuis au moins quatre ans. Mais à la vérité, nous avons-nous-mêmes tressé les verges dont les gens se servent pour nous battre. Entre autres conséquences de cette situation : de nombreux journalistes dûment formés (comme l’auteur de ces lignes) ont abandonné leur métier au profit d’autres secteurs d’activités, car heureusement pour eux, le journalisme mène à tout. Nous nous souvenons, comme s’il les avait tenus hier, des propos de ce célèbre journaliste rencontré dans un super marché de la place, et à qui nous demandions les raisons qui l’ont éloigné de la presse : « je reste journaliste, mais si j’avais encore du talent, je ne le galvauderais pas en proposant mes services à ces feuilles de chou régulièrement noircies par des folliculaires. Pas de prime à la médiocratie ! » Cela se passe de tout commentaire.
Jacques MIAN
NB : Extraits d’un article mien paru le 17 juillet 2006 dans «
A MES CONFRERES IVOIRIENS ET AFRICAINS DE
Si du point de vue de la production stricto sensu, la presse écrite quotidienne n’est pas capable de proposer des analyses pointues, des enquêtes bien enlevées et des reportages proches de la story américaine (le journaliste étant l’historien de l’instant, « le regardeur infini de la société » comme le dirait Victor Hugo), si elle veut donner dans le registre des médias chauds (radio et télévision) en se contentant d’annoncer et de « montrer » ce qu’on aura déjà entendu et vu, eh bien il faut militer pour sa suppression !
Afin que la presse écrite quotidienne ne se condamne pas à une mort certaine et inéluctable, ses animateurs devraient penser à prendre du recul par rapport à l’actualité brûlante (entendue et vue par le canal de la radio et de la télévision) pour proposer aux lecteurs un approfondissement de cette actualité sous diverses facettes ou angles d’attaque.
Evidemment, pour tenir un tel pari, il y a des conditions à remplir, au plan des moyens humains d’une part, financiers et matériels d’autre part.
Au niveau des ressources humaines, toute Rédaction digne de ce nom doit regrouper des journalistes bien formés, c’est-à-dire des personnes capables de collecter, de sélectionner et de traiter l’information selon les critères de communicabilité. De mon point de vue, une Rédaction qui propose un quotidien devrait se doter d’une équipe constituée de trois groupes de personnes. Les journalistes les moins expérimentés devant être affectés à la couverture des menus faits dans la cité. Leurs devanciers dans le métier, se réservant les enquêtes bien fouillées (en économie, société, sports et culture) et les grands reportages exigeant beaucoup de recherches et de déplacements à l’intérieur et parfois à l’extérieur du pays. Enquêtes et reportages soigneusement conservés au frigo et à publier j’allais dire à dose homéopathique, chaque semaine, chaque quinzaine ou chaque mois, afin d’alterner l’information factuelle et celle qui est moins périssable. De sorte qu’en réalité,
Aux plans financiers et matériels, il faut naturellement des moyens conséquents, à la mesure des missions que
Si on n’a pas les ressources nécessaires à la mise en musique des ambitions qu’on affiche, il faut songer à des regroupements au détriment de cette atomisation des moyens humains et matériels qu’il est donné d’observer. Une dizaine de quotidiens paraissant à Abidjan et disant presque tous la même chose, c’est à revoir !
Par ailleurs, l’information écrite doit être livrée avec élégance stylistique, de façon séduisante (pour en atténuer parfois la teneur, du point de vue de la responsabilité du journaliste), avec une certaine rigueur conceptuelle, car verba volant, scripta manent. Au demeurant, en s’efforçant d’écrire correctement le français ou l’anglais, le journaliste contribue à la formation, à l’apprentissage des locuteurs de la langue, à une époque où les librairies et les bibliothèques sont désertées.
On ne le répétera jamais assez : l’écrit doit concilier la forme et le fond. En être incapable devrait constituer un souci permanent pour mes confrères.
Jacques MIAN