Le nationalisme ivoirien à rude épreuve
Une analyse de Jacques MIAN
Journaliste en retrait des rédactions depuis de nombreuses années, et perché sur une guérite neutre de distanciation et d’observation extraordinaire qui me donne une vue panoramique et synchronique de
Mais comment cerner tous les contours de la crise actuelle sans faire une plongée dans notre histoire récente ? Celle qui concerne les faits majeurs suivants : l’arrivée d’Allassane Dramane Ouattara (ADO) sur notre scène politique ; la disparition et la succession du président Félix Houphouët Boigny ; le coup d’Etat du général Guéi Robert ; l’élection du président Laurent Gbagbo, le coup d’Etat manqué du 19 septembre 2002 transformé en rébellion armée ; et enfin l’acte de barbarie perpétrée par Jacques Chirac et ses amis sur les FANCI et des manifestants aux mains nues.
1. L’entrée en scène d’ADO ou le début du complot contre
Depuis l’indépendance acquise de son pays en 1960, jusqu’à la fin de la bipolarisation du monde au crépuscule des années 80, le président Félix Houphouët Boigny n’avait jamais jugé nécessaire de se donner un premier ministre. Pour sûr, il l’aurait voulu qu’il n’eût eu que l’embarras du choix dans la flopée de cadres qu’il avait lui-même fait former dans les plus prestigieuses écoles et universités européennes et américaines. A moins qu’il n’eût que du mépris pour ses « propres enfants ». En effet, le premier président de la république de Côte d’Ivoire qui était considéré comme l’un des dirigeants les plus renseignés au monde, savait évidemment que son futur premier ministre avait servi au FMI et à
2. La disparition et la succession du président Félix Houphouët Boigny.
En décembre 1993, le sage de l’Afrique se « casse la jambe », et la constitution, toujours elle, devait s’appliquer : le fils « naturel », le dauphin constitutionnel devait succéder au père. Mais à cette époque, la contestation, paradoxalement ne vint guère du côté de ceux qui avaient, des décennies durant, combattu la politique du défunt. C’est plutôt à l’intérieur de sa propre famille politique que le fameux article 11 fut dénoncé, provoqua des vagues et une levée de boucliers. Le feu était dans la maison, prêt à tout consumer, et naturellement, les partis d’opposition assistaient goguenards à cet autodafé. Il fallut le courage d’un homme, Laurent Dona Fologo, pour éteindre l’incendie et sauver la maison commune que, depuis, les enfants peinent à reconstruire. Les nombreuses lézardes que le feu avait faites ne sont pas encore colmatées ; les ravages sont toujours perceptibles. Plus grave : quelques uns des enfants, une fois la succession assurée, et après l’inhumation du père, durent abandonner la maison paternelle pour de bon, ayant préféré, sous les conseils d’un oncle, aller s’en bâtir une autre, dirigée par le fils « adoptif » venu de l’hinterland septentrional, et dont l’ambition présidentielle, après avoir été premier ministre, s’était farouchement aiguisée. A partir de ce moment-là, les deux fils dont les maisons respectives ne sont séparées que par une toute petite distance, vont se regarder en chien de faïence et se livrer une bataille épique, comme à Kirina. Le président Henri Konan Bédié (HKB), jouissait de la légalité constitutionnelle, et bénéficiait du soutien de tous les légalistes d’ici et d’ailleurs. C’était sa première arme. Mais en plus, connaissant très bien son adversaire à qui il déniait toute origine ivoirienne pour des raisons objectives (il était ambassadeur en poste à Washington au moment ou ADO prenait ses cours d’économie à l’Université de Pennsylvanie, en tant qu’étudiant voltaïque) dont les confidences du père, il allait utiliser cette autre arme, de loin la plus redoutable : l’inéligibilité d’ADO. Celui-ci vit dès lors son profil se brouiller comme une aquarelle sous la pluie, sans pour autant lâcher prise. Bien au contraire ! N’empêche HKB avait le vent en poupe, parce qu’en réalité, il sut battre la grosse caisse du nationalisme ivoirien menant la fanfare à un rythme martial qui ravivait notre patriotisme. A la fois pour son bonheur et pour son malheur, c’est le moment qu’il choisit pour activer le concept endormi de l’ivoirité. Cette ivoirité qui dans mon entendement comme dans celui de nombreux compatriotes relève de l’automaticité génétique et du choix culturel, fut à dessein instrumentalisée à des fins politiciennes. Les conseillers en communication de l’ancien premier ministre surent la présenter plutôt comme un instrument d’exclusion d’une frange importante de la population ivoirienne, en l’occurrence nos compatriotes du Nord. La mayonnaise prit bel et bien, car la thèse aussi farfelue qu’elle fût, était corroborée par des tracasseries policières de notoriété publique. 95% des Malinkés et Senoufos de Côte d’Ivoire, joints aux millions d’immigrés Burkinabés et Maliens du fait de la communauté de langue et de religion, se mirent en devoir de soutenir ADO. Mais ce n’est pas tout : l’ancien fonctionnaire du FMI réussit également à rallier à sa cause tous ceux qui, à travers le monde, exècrent tout nationalisme, sans oublier le monde juif (Mme ADO est juive) et surtout le monde arabo- musulman qui ne ménagea pas ses efforts par pure solidarité religieuse. Eu égard à tous ces concours, l’alliance du FPI avec le RDR dans une perspective purement tactique, pour le premier cité, tint à l’épiphénomène. Toujours est-il que l’ensemble de ces soutiens constitua la première arme d’ADO contre HKB.
3. Guéi Robert : utilisé comme l’ergot de Soundiata Kéita à Kirina
Guéi Robert, général des Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (FANCI) était-il un nationaliste ? Etait-il un patriote ? Si c’est uniquement pour se venger de HKB (qui eut maille à partir avec lui) qu’il accepta de se laisser instrumentaliser pour diriger militairement le coup d’Etat de décembre 1999, eh bien, la réponse à ces interrogations est non ! Parce que du point de vue économique et politique, rien, absolument rien ne justifiait ce coup d’Etat. Hélas pour HKB, notre Achille dont le talon n’a pas été plongé dans le Styx ! En réalité, le Général Guéi Robert (paix à son âme) en se laissant utiliser comme l’ergot que Soundiata Kéita utilisa pour vaincre Soumangourou Kanté à Kirina (deuxième arme d’ADO), et en voulant contre la volonté des Ivoiriens faire adopter une constitution « ou » au détriment du « et », acheva de nous convaincre qu’il était contre le nationalisme ivoirien. Il dut se plier à la volonté du peuple pour finalement soumettre la constitution « et » au vote populaire. Résultat : 86% de suffrages favorables. Et croyant naïvement que ceux qui l’utilisaient et le manipulaient étaient plus populaires dans le pays, Guéi Robert se mesura à Laurent Gbagbo et fut battue à plate couture à l’élection présidentielle d’octobre 2000. Malgré tout, il voulut confisquer le pouvoir avec l’aide de sa garde prétorienne. Les coups de feu tirés par celle-ci et les nombreux morts qui s’ensuivirent ne réussirent à vaincre la détermination des patriotes ivoiriens. C’était un signe assez révélateur à décrypter. On peut sans risque de se tromper, affirmer que ceux qui votèrent contre la constitution de 2000 sont les mêmes qui aujourd’hui redoutent le referendum.
4. L’élection du président Laurent Gbagbo et le coup d’Etat du 19 septembre 2002
Laurent Gbagbo, l’opposant formé à
Exclusion de nos frères Malinkés et Sénoufos : ici il convient d’éviter les vérités confites, les inductions et les syllogismes faciles. Certes il est souvent arrivé que certains éléments des Forces de Défense et de Sécurité abusent de leur autorité dans le cadre de simples contrôles de routine. Quand d’autres se laissent eux-mêmes abuser par la communauté de langue et de patronyme existant entre nos compatriotes du Nord et les immigrés d’origine malienne ou burkinabé. Ces abus et vexations qui sont à condamner avec la dernière énergie n’auraient sûrement plus eu cours, si le processus d’identification n’avait pas été stoppé par la rébellion.
Le Nord laissé pour compte : il faut évidemment en rigoler ! Je suis originaire de l’ancienne boucle du cacao, et pour avoir passé dix années de ma vie scolaire à Korhogo, dont trois au primaire et sept au lycée Houphouët Boigny, je suis bien placé pour battre cet argument en brèche. Inutile de rappeler l’apport du binôme cacao-café dans le miracle économique ivoirien des années 70. Le grand Nord a beaucoup plus bénéficié de cette manne que la région qui s’est trouvée à l’origine de ce miracle. Ce qui expliquera d’ailleurs le vote sanction de Bongouanou contre le PDCI aux municipales de 1990. Toutes proportions gardées, le Nord au contraire s’en est tiré à bon compte. Non seulement la quasi-totalité des projets de développement furent installés dans cette partie de notre pays, mais en plus c’est la région d’origine de tous ces riches transporteurs et commerçants qui brassent des milliards de nos francs. Si seulement chacun investissait chez lui comme le font les « boussouman », le Nord aurait un autre visage ! Nombre de fonctionnaires ayant servi là-bas témoigneraient qu’ils ont éprouvé beaucoup de peine à se trouver un logement décent. Et pourtant de très nombreux ressortissants du Nord sont propriétaires immobiliers chez les « boussouman ». Je ne m’arrête pas là : amusons-nous à compter le nombre de ministres, de directeurs généraux et autres hauts responsables politiques ou administratifs ressortissants du grand Nord, promus depuis l’indépendance de
Les Ivoiriens sont xénophobes : non ils ne l’étaient pas ; ils le sont devenus peut-être, par la faute de leurs dirigeants qui n’ont jamais voulu doter le pays d’un système de contrôle de l’immigration. Mais heureusement ils ne sont pas racistes ! Ceux qui détiennent les vrais chiffres sur l’immigration en Côte d’Ivoire pourraient user de leur droit de réponse. En attendant je soutiens que le chiffre officiel de 26% est en deçà de la réalité. Les Burkinabé et les Maliens se taillant la part du lion, évidemment pour des raisons historiques. Plus grave : le taux de fécondité chez les femmes d’origine étrangère est plus élevée que chez les Ivoiriennes C’est dire qu’il y a matière à inquiétude pour les nationalistes ivoiriens. Je voudrais avant de poursuivre, soumettre à méditation cette réflexion de l’essayiste français François de Closets : « le raciste reproche à l’autre d’être ce qu’il est, le xénophobe lui reproche d’être où il est. Dans le premier cas, il ne faut pas chercher à comprendre, il faut combattre ; dans le second, au contraire, comprendre et appliquer immédiatement un traitement social ». Aucun gouvernement n’a encore proposé ce traitement social. Et les Ivoiriens qui sont durement frappés par la crise économique et le chômage, s’inquiètent, croyant à raison qu’ADO veut s’appuyer sur les 5 millions de Burkinabés et Maliens pour se faire élire et leur porter l’estocade. Alors dépassant les clivages politiciens, ils font bloc autour de Laurent Gbagbo qui a su récupérer le combat nationaliste de HKB. Tous ces jeunes baptisés avec mépris « jeunes patriotes » ou « partisans de Laurent Gbagbo » sont les porte-étendards de toute la jeunesse ivoirienne. Si leurs parents paysans ou fonctionnaires retraités tirent le diable par la queue et ne voient leur avenir que dans un rétroviseur, eux refusent de vivre dans ce no man’s land sociétal où le chômage veut les enfermer. Ils refusent de compliquer leur propre situation en confiant la gestion de leur pays à quelqu’un qui ne penserait pas « ivoiriens d’abord ». Oh ! Qu’on n’en veuille pas à Charles Blé Goudé, à Eugène Djué, à Thierry Légré, à Bro Gregbé et aux autres. Ils ne font que chevaucher le fier étalon du mécontentement populaire. Si ce combat peut être assimilé à de la xénophobie, alors nous sommes devenus des xénophobes. Une xénophobie qui ne saurait donner dans un isolationnisme misanthropique.
Une présidentielle ouverte à tous : c’est impensable dans un pays qui compte officiellement 26% d’immigrés. Ce serait la boîte de Pandore ! Le président de
Cette rébellion, on le sait, a ses soutiens naturels et militaires que sont, d’un côté, ces pays frontaliers dont les budgets de fonctionnement respectifs sont alimentés par l’apport économique de leur diaspora installée chez nous. De l’autre, tous les partisans d’ADO (je ne dis pas tous les militants du RDR), pour des raisons suffisamment invoquées. Cependant, puisque le monde politique comporte tout, supporte tout, même le déraisonnable, la rébellion recrute ses soutiens politiques également chez ceux qu’on n’aurait pas jugé capables de collusion avec ADO…Les autres soutiens politiques sont deux petits partis représentés au sein du gouvernement dit de réconciliation nationale. Reste un allié politico-militaire qui avait su cacher son jeu jusqu’au 6 novembre dernier :
5. L’acte de barbarie de Chirac et de sa Licorne
Dans leur mauvaise conduite des relations historiques entre l’Hexagone et notre pays, Jacques Chirac et son entourage, par suite d’une gravissime erreur d’aiguillage, ont le 6 novembre passé, emprunté une fausse route qui les a conduits droit contre
En 1991, le FIS (Front islamique du Salut) réussit en Algérie un véritable ras de marée électoral aux élections municipales. Si le processus électoral s’était poursuivi, ce parti qui recrutait essentiellement dans les milieux pauvres du pays, se serait aisément installé au pouvoir à Alger. Mais l’Algérie est riche de son pétrole et de son gaz qui alimentent
En guise de conclusion, je voudrais me permettre d’interpeller ADO. Monsieur le premier Ministre, des Libanais et des Français d’origine, sont de nationalité ivoirienne, malgré leur peau blanche. Pourquoi vous refuserait-on la même nationalité, à vous qui êtes d’un noir d’ébène ? C’est dire que je ne suis pas de ceux qui polémiquent sur votre nationalité. Il se peut que vous ayez eu effectivement des ascendants en terre ivoirienne, c’est-à-dire à l’intérieur des frontières tracées en 1893 par le colonisateur français. Le cas échéant il serait injuste de vous contester votre origine ivoirienne. Mais vous en conviendrez avec moi, cette logique voudrait que de nombreux Africains aient plusieurs origines. Parce qu’en se partageant l’Afrique comme un gâteau au congrès de Berlin en 1885, les colons européens ne se soucièrent pas de savoir s’ils divisaient des familles. Ils ne tinrent pas compte des peuples, des ethnies, bref des harmonies. Pour notre malheur actuel, se retrouvèrent dans un même Etat, sans aucune conscience nationale commune, des gens que tout séparait : race, langue, religion. Il ne fut pas demandé aux Agni et aux Ewés s’ils préféraient être Ghanéens plutôt que Ivoiriens et Togolais; aux Sénoufos s’ils souhaitaient se retrouver tous au Soudan français ; aux Haoussas s’ils avaient une préférence entre parler le français au Niger ou l’anglais au Nigeria. Monsieur le premier ministre, du congrès de Berlin aux indépendances africaines à la fin des années 50, au moins soixante douze années se sont écoulées. Entre la période de ce même congrès et le moment où
NB: article publié en décembre 2004