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Mardi 17 Avril 2007

Le nationalisme ivoirien à rude épreuve

Une analyse de Jacques MIAN

 

Journaliste en retrait des rédactions depuis de nombreuses années, et perché sur une guérite neutre de distanciation et d’observation extraordinaire qui me donne une vue panoramique et synchronique de la Côte d’Ivoire, je voudrais ici revendiquer une « pensée non alignée » et risquer d’un regard froid, une analyse sur la situation actuelle de mon pays, en disant ma part de vérité, qui ne saurait être la vérité majuscule. N’en déplaise aux ricaneurs qui se videront de leur fiel !

Mais comment cerner tous les contours de la crise actuelle sans faire une plongée dans notre histoire récente ? Celle qui concerne les faits majeurs suivants : l’arrivée d’Allassane Dramane Ouattara (ADO) sur notre scène politique ; la disparition et la succession du président Félix Houphouët Boigny ; le coup d’Etat du général Guéi Robert ; l’élection du président Laurent Gbagbo, le coup d’Etat manqué du 19 septembre 2002 transformé en rébellion armée ; et enfin l’acte de barbarie perpétrée par Jacques Chirac et ses amis sur les FANCI et des manifestants aux mains nues. 

 1.    L’entrée en scène d’ADO ou le début du complot contre la Côte d’Ivoire.

 

 

Depuis l’indépendance acquise de son pays en 1960, jusqu’à la fin de la bipolarisation du monde au crépuscule des années 80, le président Félix Houphouët Boigny n’avait jamais jugé nécessaire de se donner un premier ministre. Pour sûr, il l’aurait voulu qu’il n’eût eu que l’embarras du choix dans la flopée de cadres qu’il avait lui-même fait former dans les plus prestigieuses écoles et universités européennes et américaines. A moins qu’il n’eût que du mépris pour ses « propres enfants ». En effet, le premier président de la république de Côte d’Ivoire qui était considéré comme l’un des dirigeants les plus renseignés au monde, savait évidemment que son futur premier ministre avait servi au FMI et à la BCEAO en tant que citoyen voltaïque. Comment un chef d’Etat qui n’avait pas réussi à faire passer auprès de ses compatriotes l’idée d’une double nationalité à accorder aux immigrés voltaïques, pouvait-il sans offenser son peuple, prendre le risque de nommer un citoyen voltaïque comme premier ministre ? Il faut en convenir que cela est difficile à imaginer, sauf si Houphouët Boigny avait été contraint d’accepter la collaboration de cet imminent économiste appelé à officier comme médecin au chevet d’une économie ivoirienne à l’article de la mort ! Pour réanimer la malade le « praticien » ne fit point assaut d’imagination, se contentant d’instaurer la carte de séjour pour les étrangers et de privatiser sans aucune loi d’habilitation, l’essentiel de nos entreprises stratégiques. Certaines investigations révélèrent même que ce technocrate avait vendu ces entreprises à des amis afin de pouvoir les racheter, quand d’autres sources estimèrent que nos chères entreprises avaient été cédées pratiquement au franc symbolique à des multinationales, en échange d’une manne financière et de facilités indispensables à la réalisation des ambitions politiques du premier ministre. Des ambitions qui furent affichées dès avant que le président Houphouët Boigny ne rende le dernier soupir.

2.    La disparition et la succession du président Félix Houphouët Boigny.

 

 

En décembre 1993, le sage de l’Afrique se « casse la jambe », et la constitution, toujours elle, devait s’appliquer : le fils « naturel », le dauphin constitutionnel devait succéder au père. Mais à cette époque, la contestation, paradoxalement ne vint guère du côté de ceux qui avaient, des décennies durant, combattu la politique du défunt. C’est plutôt à l’intérieur de sa propre famille politique que le fameux article 11 fut dénoncé, provoqua des vagues et une levée de boucliers. Le feu était dans la maison, prêt à tout consumer, et naturellement, les partis d’opposition assistaient goguenards à cet autodafé. Il fallut le courage d’un homme, Laurent Dona Fologo, pour éteindre l’incendie et sauver la maison commune que, depuis, les enfants peinent à reconstruire. Les nombreuses lézardes que le feu avait faites ne sont pas encore colmatées ; les ravages sont toujours perceptibles. Plus grave : quelques uns des enfants, une fois la succession assurée, et après l’inhumation du père, durent abandonner la maison paternelle pour de bon, ayant préféré, sous les conseils d’un oncle, aller s’en bâtir une autre, dirigée par le fils « adoptif » venu de l’hinterland septentrional, et dont l’ambition présidentielle, après avoir été premier ministre, s’était farouchement aiguisée. A partir de ce moment-là, les deux fils dont les maisons respectives ne sont séparées que par une toute petite distance, vont se regarder en chien de faïence et se livrer une bataille épique, comme à Kirina. Le président Henri Konan Bédié (HKB), jouissait de la légalité constitutionnelle, et bénéficiait du soutien de tous les légalistes d’ici et d’ailleurs. C’était sa première arme. Mais en plus, connaissant très bien son adversaire à qui il déniait toute origine ivoirienne pour des raisons objectives (il était ambassadeur en poste à Washington au moment ou ADO prenait ses cours d’économie à l’Université de Pennsylvanie, en tant qu’étudiant voltaïque) dont les confidences du père, il allait utiliser cette autre arme, de loin la plus redoutable : l’inéligibilité d’ADO. Celui-ci vit dès lors son profil se brouiller comme une aquarelle sous la pluie, sans pour autant lâcher prise. Bien au contraire ! N’empêche HKB avait le vent en poupe, parce qu’en réalité, il sut battre  la grosse caisse du nationalisme ivoirien menant la fanfare à un rythme martial qui ravivait notre patriotisme. A la fois pour son bonheur et pour son malheur, c’est le moment qu’il choisit pour activer le concept endormi de l’ivoirité. Cette ivoirité qui dans mon entendement comme dans celui de nombreux compatriotes relève de l’automaticité génétique et du choix culturel, fut à dessein instrumentalisée à des fins politiciennes. Les conseillers en communication de l’ancien premier ministre surent la présenter plutôt comme un instrument d’exclusion d’une frange importante de la population ivoirienne, en l’occurrence nos compatriotes du Nord. La mayonnaise prit bel et bien, car la thèse aussi farfelue qu’elle fût, était corroborée par des tracasseries policières de notoriété publique. 95%  des Malinkés et Senoufos de Côte d’Ivoire, joints aux millions d’immigrés Burkinabés et Maliens du fait de la communauté de langue et de religion, se mirent en devoir de soutenir ADO. Mais ce n’est pas tout : l’ancien fonctionnaire du FMI réussit également à rallier à sa cause tous ceux  qui, à travers le monde, exècrent tout nationalisme, sans oublier le monde juif (Mme ADO est juive) et surtout le monde arabo- musulman qui ne ménagea pas ses efforts par pure solidarité religieuse. Eu égard à tous ces concours, l’alliance du FPI avec le RDR dans une perspective purement tactique, pour le premier cité, tint à l’épiphénomène. Toujours est-il que l’ensemble de ces soutiens constitua la première arme d’ADO contre HKB.

3.    Guéi Robert : utilisé comme l’ergot de Soundiata Kéita à Kirina

Guéi Robert, général des Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (FANCI) était-il un nationaliste ? Etait-il un patriote ? Si c’est uniquement pour se venger de HKB (qui eut maille à partir avec lui) qu’il accepta de se laisser instrumentaliser pour diriger militairement le coup d’Etat de décembre 1999, eh bien, la réponse à ces interrogations est non ! Parce que du point de vue économique et politique, rien, absolument rien ne justifiait ce coup d’Etat. Hélas pour HKB, notre Achille dont le talon n’a pas été plongé dans le Styx ! En réalité, le Général Guéi Robert (paix à son âme) en se laissant utiliser comme l’ergot que Soundiata Kéita utilisa pour vaincre Soumangourou Kanté à Kirina (deuxième arme d’ADO), et en voulant contre la volonté des Ivoiriens faire adopter une constitution « ou » au détriment du « et », acheva de nous convaincre qu’il était contre le nationalisme ivoirien. Il dut se plier à la volonté du peuple pour finalement soumettre la constitution « et » au vote populaire. Résultat : 86% de suffrages favorables. Et croyant naïvement que ceux qui l’utilisaient et le manipulaient étaient plus populaires dans le pays, Guéi Robert se mesura à Laurent Gbagbo et fut battue à plate couture à l’élection présidentielle d’octobre 2000. Malgré tout, il voulut confisquer le pouvoir avec l’aide de sa garde prétorienne. Les coups de feu tirés par celle-ci et les nombreux morts qui s’ensuivirent ne réussirent à vaincre la détermination des patriotes ivoiriens. C’était un signe assez révélateur à décrypter. On peut sans risque de se tromper, affirmer que ceux qui votèrent contre la constitution de 2000 sont les mêmes qui aujourd’hui redoutent le referendum.

4.    L’élection du président Laurent Gbagbo et le coup d’Etat du 19 septembre 2002

Laurent Gbagbo, l’opposant formé à la Rue Solferino , le camarade des apparatchiks du parti socialiste français, reconnaît lui-même qu’il a été élu de façon calamiteuse. Ce qui ne signifie pas du tout qu’il n’a pas été choisi par les Ivoiriens. Ses adversaires vont malheureusement avoir une compréhension fort simpliste de cette déclaration. Et tenter contre lui, moult coups d’Etat, espérant réussir l’  « exploit » de Guéi Robert. Comme la dernière tentative échoua le 19 septembre 2002, ses auteurs se replièrent « chez eux » à Bouaké (cette ville est en fait la deuxième du Mali après Bamako ; les Baoulés l’ayant abandonnée au profit de l’ouest cacaoyère) et réussirent avec des complicités locales, frontalières et étrangères, à occuper toute la moitié nord de notre pays. Une rébellion armée venait de naître. Comment la justifiait-on ? « Nous les nordistes, nous sommes considérés comme des Ivoiriens de seconde zone ; dans le développement du pays, notre région est laissée pour compte, se retrouve à la traîne ; nous luttons contre l’exclusion, la xénophobie ; nous voulons que tout le monde puisse être candidat à l’élection présidentielle », bref le chapelet de récriminations comporte pas mal de grains. Analysons-les cas par cas !

Exclusion de nos frères Malinkés et Sénoufos : ici il convient d’éviter les vérités confites, les inductions et les syllogismes faciles. Certes il est souvent arrivé que certains éléments des Forces de Défense et de Sécurité abusent de leur autorité dans le cadre de simples contrôles de routine. Quand d’autres se laissent eux-mêmes abuser par la communauté de langue et de  patronyme existant entre nos compatriotes du Nord et les immigrés d’origine malienne ou burkinabé. Ces abus et vexations qui sont à condamner avec la dernière énergie n’auraient sûrement plus eu cours, si le processus d’identification n’avait pas été stoppé par la rébellion.

Le Nord laissé pour compte : il faut évidemment en rigoler ! Je suis originaire de l’ancienne boucle du cacao, et pour avoir passé dix années de ma vie scolaire à Korhogo, dont trois au primaire et sept au lycée Houphouët Boigny, je suis bien placé pour battre cet argument en brèche. Inutile de rappeler l’apport du binôme cacao-café dans le miracle économique ivoirien des années 70. Le grand Nord a beaucoup plus bénéficié de cette manne que la région qui s’est trouvée à l’origine de ce miracle. Ce qui expliquera d’ailleurs le vote sanction de Bongouanou contre le PDCI aux municipales de 1990. Toutes proportions gardées, le Nord au contraire s’en est tiré à bon compte. Non seulement la quasi-totalité des projets de développement furent installés dans cette partie de notre pays, mais en plus c’est la région d’origine de tous ces riches transporteurs et commerçants qui brassent des milliards de nos francs. Si seulement chacun investissait chez lui comme le font les « boussouman », le Nord aurait un autre visage ! Nombre de fonctionnaires ayant servi là-bas témoigneraient qu’ils ont éprouvé beaucoup de peine à se trouver un logement décent. Et pourtant de très nombreux ressortissants du Nord sont propriétaires immobiliers chez les « boussouman ». Je ne m’arrête pas là : amusons-nous à compter le nombre de ministres, de directeurs généraux et autres hauts responsables politiques ou administratifs ressortissants du grand Nord, promus depuis l’indépendance de la Côte d’Ivoire, et nous aurons tout compris.

Les Ivoiriens sont xénophobes : non ils ne l’étaient pas ; ils le sont devenus peut-être, par la faute de leurs dirigeants qui n’ont jamais voulu doter le pays d’un système de contrôle de l’immigration. Mais heureusement ils ne sont pas racistes ! Ceux qui détiennent les vrais chiffres sur l’immigration en Côte d’Ivoire pourraient user de leur droit de réponse. En attendant je soutiens que le chiffre officiel de 26% est en deçà de la réalité. Les Burkinabé et les Maliens se taillant la part du lion, évidemment pour des raisons historiques. Plus grave : le taux de fécondité chez les femmes d’origine étrangère est plus élevée que chez les Ivoiriennes C’est dire qu’il y a matière à inquiétude pour les nationalistes ivoiriens. Je voudrais avant de poursuivre, soumettre à méditation cette réflexion de l’essayiste français François de Closets : « le raciste reproche à l’autre d’être ce qu’il est, le xénophobe lui reproche d’être où il est. Dans le premier cas, il ne faut pas chercher à comprendre, il faut combattre ; dans le second, au contraire, comprendre et appliquer immédiatement un traitement social ». Aucun gouvernement n’a encore proposé ce traitement social. Et les Ivoiriens qui sont durement frappés par la crise économique et le chômage, s’inquiètent,  croyant à raison qu’ADO veut s’appuyer sur les 5 millions de Burkinabés et Maliens pour se faire élire et leur porter l’estocade. Alors dépassant les clivages politiciens, ils font bloc autour de Laurent Gbagbo qui a su récupérer le combat nationaliste de HKB. Tous ces jeunes baptisés avec mépris « jeunes patriotes » ou « partisans de Laurent Gbagbo » sont les porte-étendards de toute la jeunesse ivoirienne. Si leurs parents paysans ou fonctionnaires retraités tirent le diable par la queue et ne voient leur avenir que dans un rétroviseur, eux refusent de vivre dans ce no man’s land sociétal où le chômage veut les enfermer. Ils refusent de compliquer leur propre situation en confiant la gestion de leur pays à quelqu’un qui ne penserait pas « ivoiriens d’abord ». Oh ! Qu’on n’en veuille pas à Charles Blé Goudé, à Eugène Djué, à Thierry Légré, à Bro Gregbé et aux autres. Ils ne font que chevaucher le fier étalon du mécontentement populaire. Si ce combat peut être assimilé à de la xénophobie, alors nous sommes devenus des xénophobes. Une xénophobie qui ne saurait donner dans un isolationnisme misanthropique. La Côte d’Ivoire a une façade maritime : elle est condamnée à s’ouvrir au Monde.

Une présidentielle ouverte à tous : c’est impensable dans un pays qui compte officiellement 26% d’immigrés. Ce serait la boîte de Pandore ! Le président de la République de Côte d’Ivoire est bien le Primus inter pares, c’est-à-dire le premier citoyen, et donc sa citoyenneté ne doit en aucun cas être révoquée en doute. Il doit être perçu comme la personne qui n’a pas d’attaches ailleurs ; qui est prête à faire flèche de tous bois pour défendre la patrie. Que cela soit clair une bonne fois pour toutes !

            Cette rébellion, on le sait, a ses soutiens naturels et militaires que sont, d’un côté, ces pays frontaliers dont les budgets de fonctionnement respectifs sont alimentés par l’apport économique de leur diaspora installée chez nous. De l’autre, tous les partisans d’ADO (je ne dis pas tous les militants du RDR), pour des raisons suffisamment invoquées. Cependant, puisque le monde politique comporte tout, supporte tout, même le déraisonnable, la rébellion recrute ses soutiens politiques également chez ceux qu’on n’aurait pas jugé capables de collusion avec ADO…Les autres soutiens politiques sont deux petits partis représentés au sein du gouvernement dit de réconciliation nationale. Reste un allié politico-militaire qui avait su cacher son jeu jusqu’au 6 novembre dernier : la France chiraquienne. Si nous faisons un peu d’arithmétique, cela fait un, deux, trois, quatre, cinq, six et sept, plus la rébellion elle-même, contre Laurent Gbagbo envers qui chacun d’eux a des griefs qu’il serait fastidieux d’égrener ici, parce qu’en tout état de cause, ce ne sont pas pour des reproches personnels contre un individu qu’il faut bloquer le fonctionnement d’un Etat ; entraver la marche d’une nation vers le progrès économique et social. Par ailleurs, se bat-on à sept ou dix voire davantage, contre un, sans en faire un martyr ? Grands dieux non ! On y reviendra. Pour l’instant, rendons-nous près de Paris, à Linas Marcoussis, dans ce centre d’entraînement de rugby où les soutiens directs ou indirects de la rébellion et l’unique adversaire de celle-ci, ont été enfermés pendant plusieurs jours pour « cogiter » et signer les accords que l’on sait. Véritable expression démocratique en vérité que cette table ronde de Linas Marcoussis ! Un ensemble de plusieurs éléments contre un singleton ! Et naturellement les premiers l’ont remporté sur le second, et c’est la Côte d’Ivoire qui est sortie perdante de ce conclave. La démocratie à l’échelle d’un enclos contre la démocratie à l’échelle d’un pays. A la vérité, le commentaire de ces accords ressortit au juriste, et je n’en suis pas un. Je me contenterai de faire remarquer que la table ronde de Linas Marcoussis n’a pas émergé d’une plongée véritablement réflexive, parce qu’elle était pilotée par les amis de Chirac et regroupait essentiellement tous ceux qui nient à Laurent Gbagbo la légitimité de son pouvoir. Il en est sorti un consensus sirupeux baptisé accord qui prend le sens commun, la logique, la morale et l’idéal démocratique à rebrousse-poil. Ces accords sont non seulement scandaleux, discriminatoires, mais aussi constitutionnellement inapplicables. On oublie trop vite que Laurent Gbagbo est un homme de gauche, un révolutionnaire, mais un révolutionnaire dont l’emblème n’est ni la faucille, ni le marteau, mais une rose que la canicule tropicale n’a pas encore réussi à faner. Cet homme, parce qu’il est de gauche, veut organiser son pays et non le subir. Il sait que la légitimité de la gauche réside plutôt dans une révolte contre l’ordre (ou le désordre) établi. Et l’immigration non contrôlée est un exemple de désordre établi. On l’accuse d’exactions et de tous les péchés d’Israël, mais posons cette question essentielle: l’ordre moral est-il préférable aux désordres démocratiques ? Autre question essentielle : entre le lyrisme rédempteur de Laurent Gbagbo et le catastrophisme revanchard de certains, que choisir ? Et puis à quoi cela sert-il  de me venger du co-auteur de mes malheurs si je me réconcilie avec l’auteur lui-même ? Quelle est cette stratégie ou tactique politique ? On y perd son latin ! Que dire de ce G 7  tropicalisé devenu un autre G 8 avec l’entrée (l’entrisme) de la France  ? Sinon qu’il mène un combat de coq dans la boue, le combat du coq gaulois, un combat facile ; au lieu de mener le combat titanesque du pachyderme contre les abeilles. Pourquoi ces partis politiques légalement constitués regroupés au sein de ce G (comme Guerre) préfèrent-ils cette incarcération volontaire dans une logique qui dessert en réalité les Ivoiriens qu’ils prétendent servir ? Mais enfin, au nom de quel peuple se battent-ils ?

5. L’acte de barbarie de Chirac et de sa Licorne

Dans leur mauvaise conduite des relations historiques entre l’Hexagone et notre pays, Jacques Chirac et son entourage, par suite d’une gravissime erreur d’aiguillage, ont le 6 novembre passé, emprunté une fausse route qui les a conduits droit contre la Côte d’Ivoire. Depuis lors, fâchés, les Ivoiriens veulent lever pour de bon le pont-levis les reliant à la France. Comment en est-on arrivé là ? A partir du 19 septembre 2002 un kyste rebelle s’est incrusté dans le centre de la Côte d’Ivoire, essaimant ses métastases dans tout le nord et une partie de l’ouest du pays, coupant le quadrilatère ivoirien en deux. Appelée à la rescousse pour aider au rétablissement de l’ordre constitutionnel, la France   ne se fait pas prier. Mais pas pour mater la rébellion, en dépit des accords de défense qui la lient à  la Côte d’Ivoire. Au contraire, elle permet aux rebelles de conforter leur position sur le terrain, favorisant l’asphyxie de l’économie ivoirienne. Depuis deux ans on en est à cette situation insupportable. Ni la force Licorne composée de 6000 soldats français, ni les forces onusiennes dépêchées en grand nombre ne veulent désarmer les rebelles. Et quand les FANCI ont pris leurs responsabilités pour réunifier leur pays, la France les a stoppées net, réduisant à néant tout notre dispositif de dissuasion. Il n’en fallut pas plus pour  que le poulpe ivoirien menacé produise son encre contre la force Licorne. Pour autant, l’armée de Chirac ne renonça pas à son funeste dessein : elle n’aurait pas programmé la liquidation physique de Laurent Gbagbo qu’elle ne se serait pas déployée avec 150 chars sur le parvis de l’Hôtel Ivoire, à quelques cinq cents mètres de la résidence du chef de l’Etat ivoirien, toute menaçante. Là encore, le déferlement français se brisa sur la digue de la résistance patriotique des Ivoiriens. Nonobstant le carnage fait par la Licorne. En agissant ainsi, la France de la démocratie et des Droits de l’Homme, par une sorte de « rupture épistémologique » vient de sacrifier ses idéaux, de raboter ses principes, de désespérer ses amis au nom d’intérêts purement chiraquiens. A ce niveau d’analyse, on ignore toujours pourquoi le pouvoir français, incarné par Chirac, se comporte-il ainsi avec un pays et un peuple dont l’attachement à la France était jusqu’alors exemplaire. Venons-en donc !

En 1991, le FIS (Front islamique du Salut) réussit en Algérie un véritable ras de marée électoral aux élections municipales. Si le processus électoral s’était poursuivi, ce parti qui recrutait essentiellement dans les milieux pauvres du pays, se serait aisément installé au pouvoir à Alger. Mais l’Algérie est riche de son pétrole et de son gaz qui alimentent la France , en application de vieux accords économiques. Enthousiasmés par leur popularité et leurs succès électoraux, les dirigeants du FIS, qui avaient l’intention de remettre en cause certains de ces accords, manquèrent de discrétion. Informés désormais, les dirigeants français armèrent puissamment le pouvoir en place pour l’aider à réprimer responsables et militants du FIS. Depuis, la terreur s’est installée en Algérie, ce pays navigue de tempête en ouragan, et on ne sait quand il retrouvera la mer de la sérénité. A quelques nuances près, c’est ce schéma apocalyptique, catastrophique et chaotique que la France chiraquienne réserve à la Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo au cas où ce dernier ne reviendrait pas vite à la logique économique qui a toujours prévalu entre son pays et la France. A priori, Laurent Gbagbo et les patriotes ivoiriens ne résisteront pas longtemps à la furia de la puissante France. Mais la France doit savoir qu’à brandir le fer rouge au-dessus de trop d’épaules, on se met en position de mobiliser contre soi une armée de bras. Dans tous les cas Laurent Gbagbo aura eu le mérite de provoquer un séisme dans l’histoire des relations franco-africaines en général, et franco-ivoirienne en particulier. Les Africains, les Ivoiriens, intellectuels, fonctionnaires, ouvriers, paysans, tous doivent profiter de ce séisme pour s’émanciper, pour tenter une sortie, pour bousculer les conservatismes mentaux.

En guise de conclusion, je voudrais me permettre d’interpeller ADO. Monsieur le premier Ministre, des Libanais et des Français d’origine, sont de nationalité ivoirienne, malgré leur peau blanche. Pourquoi vous refuserait-on la même nationalité, à vous qui êtes d’un noir d’ébène ? C’est dire que je ne suis pas de ceux qui polémiquent sur votre nationalité. Il se peut que vous ayez eu effectivement des ascendants en terre ivoirienne, c’est-à-dire à l’intérieur des frontières tracées en 1893 par le colonisateur français. Le cas échéant il serait injuste de vous contester votre origine ivoirienne. Mais vous en conviendrez avec moi, cette logique voudrait que de nombreux Africains aient plusieurs origines. Parce qu’en se partageant l’Afrique comme un gâteau au congrès de Berlin en 1885, les colons européens ne se soucièrent pas de savoir s’ils divisaient des familles. Ils ne tinrent pas compte des peuples, des ethnies, bref des harmonies. Pour notre malheur actuel, se retrouvèrent dans un même Etat, sans aucune conscience nationale commune, des gens que tout séparait : race, langue, religion. Il ne fut pas demandé aux Agni et aux Ewés s’ils préféraient être Ghanéens plutôt que Ivoiriens et Togolais; aux Sénoufos s’ils souhaitaient se retrouver tous au Soudan français ; aux Haoussas s’ils avaient une préférence entre parler le français au Niger ou l’anglais au Nigeria. Monsieur le premier ministre, du congrès de Berlin aux indépendances africaines à la fin des années 50, au moins soixante douze années se sont écoulées. Entre la période de ce même congrès et le moment où la Côte d’Ivoire vous découvre, il y a au moins un siècle. Entre temps, l’Afrique n’est plus dirigée par des royaumes ; elle est constituée d’Etats qui n’ont que des intérêts à défendre et à sauvegarder. Des Etats jaloux de leur souveraineté. Monsieur le premier ministre,  aussi vrai que vous êtes né en Côte d’Ivoire, dans l’ancienne boucle du cacao où votre père a laissé de nombreux amis, vous avez été citoyen voltaïque avant de revenir quarante sept ans plus tard solliciter la citoyenneté ivoirienne. Et c’est ce qui plaide contre vous. Vous ne voulez pas seulement diriger un parti politique de droit ivoirien, mais vous voulez dirigez l’Etat de Côte d’Ivoire. Vous êtes libre d’avoir une telle ambition. Toutefois, sachez que depuis votre passage à la primature, les Ivoiriens ne vous font pas confiance, conscients des richesses immenses de leur pays. Ils ne vous font pas confiance parce que vous êtes citoyens de deux pays, dont l’un est très riche. Ils vous soupçonnent de vouloir utiliser les ressources de l’un au profit des populations de l’autre. Comment les rassurez-vous ? Que leur proposez-vous. J’avoue que votre tâche ne sera pas du tout aisée, compte tenu de votre soutien avéré à la rébellion qui a endeuillé plusieurs centaines de familles ivoiriennes.

NB: article publié en décembre 2004

 

 

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