Il paraît que les grands talents littéraires se révèlent tard. Je crois détenir les raisons d’un tel fait et souhaite ardemment que ce qui passe pour une certitude se vérifie dans ma propre expérience, dans mon parcours personnel.
Ils sont nombreux, mes parents, amis et simples admirateurs qui, face à ce qu’ils qualifient eux-mêmes de succès journalistiques, n’ont jamais eu de cesse de m’encourager à publier des essais dans le prolongement de certains de mes articles.
Devant la réitération insistante d’une telle suggestion, j’ai toujours répondu que je n’étais pas prêt. Ma position est différente aujourd’hui.
Je voulais mûrir, tel un fruit. Nous savons que le fruit tombe seul quand il est mûr. Autrement dit, je tenais à écrire vite et bien ; je voulais que ça coule de source, clairement comme de l’eau de robinet. Non seulement j’aurais eu nécessairement besoin de posséder un vocabulaire aussi riche que varié, mais aujourd’hui, la quarantaine révolue, je puis me targuer d’une certaine maturité dans la pensée et dans la réflexion. Mes jugements semblent plus justes et moins empreints de subjectivité.
Plus exactement, si j’entrais un jour dans l’univers de la production littéraire, cette entrée tardive (qui ne saurait être par effraction), tiendrait à mon principal défaut : le perfectionnisme. A force de pousser la perfection jusqu’aux confins de l’idéalisme, j’ai toujours hésité, alors que l’envie de devenir écrivain, me taraude en permanence. Imaginez mon calvaire !
Je tenais à écrire comme je veux, attaché comme je suis à ce qu’on appelle la rigueur conceptuelle. J’ai toujours pensé qu’un mot est avant tout un texte, l’idée, une idée. Ce texte ne pouvant qu’être un prétexte dans un contexte. A partir de ce postulat, pour moi il ne saurait y avoir de synonymes stricts dans cette langue difficile qui n’est pas mienne, mais doit servir de véhicule à ma pensée, en l’occurrence celle qu’utilisait Victor Hugo et dont je suis si amoureux : le français.
Je soutenais, et je continue de soutenir que les mots ne sont pas strictement interchangeables. Ce qui me bloquait. J’en souffrais d’autant plus que je défendais, et défends encore, cette thèse : la littéralité d’un texte procède de la musicalité que produisent les mots entre eux. Pour rédiger de beaux poèmes, des textes littéraires de belle facture, convient-il d’avoir l’œil esthétique et l’oreille musicale. Poétiser, n’est-ce pas vocaliser ? Même si j’admets avec André Gide (le célèbre auteur de la « La symphonie pastorale » et de « Les faux-monnayeurs » et par ailleurs l’écrivain le plus cité, selon moi, par le dictionnaire Le Robert) que « la beauté réside dans l’œil de celui qui regarde ». Et j’ajoute pour ma part, qu’elle réside également dans l’oreille de celui qui écoute.
Au total, j’étais et je demeure attaché au design, à l’emballage, au conditionnement esthétique du message.
Et pourtant, je reste convaincu qu’on ne peut écrire comme on voudrait, mais plutôt comme on peut. C’est-à-dire dans les limites de la connaissance, de la maîtrise qu’on a, non seulement de son sujet, mais surtout du support langagier du message que nous ambitionnons de faire passer.
JACQUES MIAN