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Jeudi 19 Avril 2007

Médiacratie et médiocratie : misère de la presse

 

Du 11 au 14 juillet 2006, à l’occasion d’un séminaire organisé sous les auspices de l’Union nationale des Journalistes de Côte d’Ivoire (UNJCI), les patrons de presse ont procédé à l’état des lieux des entreprises de presse. Leur diagnostic a été tranchant : le secteur est sinistré et traverse une crise sans précédent.

 

Que valait un tel constat non étayé de chiffres ? Pas grand-chose ! Comme par enchantement, avant la fin de ce séminaire, le Conseil national de la Presse (CNP) a fait publier le bilan chiffré de tous les journaux (périodiques et quotidiens) portant sur la période 2005 au premier trimestre 2006. Et là, on a été édifié sur l’état de santé de la presse ivoirienne, disons de la presse quotidienne d’informations générales, celle qui nous intéresse ici.

 

Dans un communiqué publié en pleine page, le Groupement des Editeurs de Presse de Côte d’Ivoire (GEPCI) confirme ce diagnostic réalisé au scalpel : « La presse est en ruine. Elle est déstabilisée par les contingences financières. Peut-elle valablement, dans un tel contexte accompagner la transition et le processus de paix en Côte d’Ivoire ? La communauté internationale ainsi que les acteurs politiques nationaux ne manquent aucun forum pour appeler les journaux à faciliter le processus de paix en faisant preuve de responsabilité dans le traitement de l’information. Véritable bouc émissaire, la presse est régulièrement interpellée par les différents sommets internationaux sur la crise ivoirienne. La presse écrite est consciente de sa part de responsabilité dans le retour de la paix. Mais comment y parvenir lorsque la profession traverse une crise sans précédent ? »

 

Selon le GEPCI, entre 2001 et 2005, la presse écrite dans son ensemble a connu une baisse de diffusion de 25 % quand le nombre de lecteurs a chuté de 40 % au cours du premier semestre de l’année 2006. Afin de redresser la situation, le GEPCI propose un plan d’urgence en six points : la mise en place impérative du fonds de développement et de soutien de la presse ; la distribution de la presse sur l’ensemble du territoire ; la signature d’un moratoire fiscal et douanier ; la définition en urgence d’un statut social pour les journalistes ; l’attribution de la carte d’identité de journaliste professionnel ; et l’application de la convention collective annexe des journalistes.

 

Quelles sont les causes de ce marasme qui sévit dans le secteur de la presse ivoirienne ? Le GEPCI est presque silencieux sur la question. A tout le moins, il a indirectement invoqué le fait que la presse ne se distribue qu’en zone gouvernementale. Ce qui reste d’ailleurs à prouver, en ce qui concerne certains quotidiens. Et c’est dommage que le CNP n’ait pas engagé des investigations à toutes fins utiles. Ainsi, d’une façon générale, le GEPCI ne justifie pas objectivement la sinistrose qui gangrène la presse ivoirienne. Il convient de le faire à sa place.

 

L’Article XI de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 définit la liberté de la presse. Après « la gazette » de Théophraste Renaudot et avant la sortie en 1800 du « Moniteur », premier organe officiel du gouvernement français. De cette période à nos jours, la presse a connu, sous toutes les latitudes, diverses fortunes qui ne l’ont pas empêchée de s’ériger au rang de quatrième pouvoir, à la suite des pouvoirs  exécutif, législatif et judiciaire. Quatrième pouvoir parce que la presse est au cœur du système démocratique, parce que son point de vue est d’autant plus indispensable au débat démocratique qu’elle se fait sérieuse, honnête et responsable (nous ne disons pas objective). On parle alors de médiacratie. Et ce pouvoir, la presse ivoirienne le détient. Mais en mal. En effet, la presse ivoirienne est soupçonnée d’influencer négativement l’opinion, sinon sa responsabilité ne serait pas décriée dans la crise actuelle. Cette critique lui est faite à l’occasion de chaque poussée de fièvre de la grande malade qu’est la Côte d’Ivoire. La communauté internationale ne la ménage pas du tout. Parce qu’en réalité, cette presse est d’opinion, elle est généralement le relais des partis politiques. Les véritables patrons de cette presse sont des responsables politiques. Les lecteurs sont avant tout des militants ou des sympathisants politiques. Le lectorat est donc partagé entre les différentes chapelles politiques. Et les chiffres du CNP le démontrent en filigrane.

 

Dans « Journal parlé » un livre à recommander paru chez Stock en 1977, le journaliste Julien Besançon écrit : « Nous (NDLR : les journalistes) ne sommes que des vecteurs, des transmetteurs d’information. Nous transportons des messages comme des pipelines transportent du pétrole. On ne demande pas à un pipeline s’il est favorable au roi Fayçal d’Arabie Saoudite ». Plus loin il ajoute : « le bâtonnier des avocats est recruté  par les avocats, la médecine est enseignée par des médecins, le président de la chambre des notaires est notaire. Or beaucoup de patrons de presse ne sont pas des journalistes, et la plupart des journalistes n’ont aucune capacité pour diriger une entreprise. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner si l’instabilité professionnelle nous tient lieu de carrière ». Cette réflexion faite il y a vingt neuf ans, campe à merveille la situation de la presse ivoirienne.

 

Il ne faut point perdre de vue que la véritable médiacratie ne peut s’exercer que dans l’indépendance. Alors que ce sont la prospérité et des règles d’éthique qui font l’indépendance d’un journal. Et pourtant, un journal ne peut jouir d’une aisance économico-financière et voguer à grandes voiles que s’il propose des informations de qualité. Hélas pour la presse ivoirienne, la quête de l’information de qualité se fait non seulement avec des moyens financiers conséquents, mais aussi par des hommes et des femmes qui ont appris à le faire. Tous ces rédacteurs recrutés sur les campus universitaires, ont-ils l’humilité d’apprendre à collecter l’information et à écrire comme les journalistes diplômés des écoles spécialisées ? Or la bonne santé économique d’une entreprise de presse procède avant tout des effets induits du savoir faire des journalistes, du sérieux et de l’honnêteté dont ils font preuve dans l’accomplissement de leur travail. Les fonds d’aide et autres ne venant qu’en complément. Les annonceurs sont très regardants sur ces considérations, outre la ligne éditoriale. Alors qu’un journal se vend deux fois : une fois aux annonceurs et une seconde fois aux lecteurs (…)

 

Au total, on doit reconnaître qu’en Côte d’ivoire, il est existe une médiacratie ternie par une médiocratie déplorée par tous, y compris par les journalistes eux-mêmes. Cette médiocratie a complètement érodé notre crédit. L’on nous rend responsables de beaucoup de choses, notamment de la situation difficile que traverse le pays depuis au moins quatre ans. Mais à la vérité, nous avons-nous-mêmes tressé les verges dont les gens se servent pour nous battre. Entre autres conséquences de cette situation : de nombreux journalistes dûment formés (comme l’auteur de ces lignes) ont abandonné leur métier au profit d’autres secteurs d’activités, car heureusement pour eux, le journalisme mène à tout. Nous nous souvenons, comme s’il les avait tenus hier, des propos de ce célèbre journaliste rencontré dans un super marché de la place, et à qui nous demandions les raisons qui l’ont éloigné de la presse : « je reste journaliste, mais si j’avais encore du talent, je ne le galvauderais pas en proposant mes services à ces feuilles de chou régulièrement noircies par des folliculaires. Pas de prime à la médiocratie ! » Cela se passe de tout commentaire.

 

Jacques MIAN

 

NB : Extraits d’un article mien paru le 17 juillet 2006 dans «  La Nouvelle  », quotidien catholique d’informations générales.

 

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